les glacières
de la ville
Quoi de plus agréable en été que d’ouvrir la porte de son réfrigérateur pour se servir en boissons fraiches, prélever quelques glaçons du congélateur et préparer son apéritif préféré. Cet élément de confort aujourd’hui indispensable ne faisait pas partie du quotidien de nos aïeux, et nous avons probablement oublié que les premières techniques modernes de production de glace, fonctionnant par liquéfaction de l’azote et de l’oxygène, ont été découvertes en 1875 par Raoul Pictet qui invente la première « machine à glace ». Les bienfaits du froid sont bien connus depuis l’antiquité, mais la conservation de la glace naturelle à été un véritable défi dans certaines régions du sud. En France, le moyen âge semble avoir oublié l’usage de la glace et les techniques pour la conserver. Les documents de cette époque font défaut. Concernant les premières glacières avant le XIIe siècle, il n’y a aucun vestige. On pense que les croisades relancent leur utilisation, les chevaliers rencontrant ce type de construction en Turquie les rapportent ensuite en Europe.
L’idée du « boire à la glace » est introduite au XVIe siècle, sous François 1er, lorsque sur les champs de bataille les soldats Espagnols et Italiens, assoiffés, boivent de la neige et de la glace. Jean Bruyérin Champier, un médecin et humaniste Français assistant aux scènes de rafraîchissement, les juge avec la plus grande réprobation et les rapportent au roi de France. La cour désapprouve ses habitudes peu chrétiennes et condamne cette « volupté » contre nature utilisée par les armées de Charles Quint. Lorsque la pratique arrive en France, on la stigmatise comme faute morale, en l’associant aux mauvaises habitudes de l’ennemi et rapidement la glace a mauvaise réputation, seules ses vertus thérapeutiques sont reconnues pour soigner les fièvres. Ce rejet officiel va persister jusqu’au milieu du XVIIe siècle, alors que la pratique est pourtant devenue populaire. On écrira encore à cette époque dans « l’art de bien traiter » : « Sur tout buvez vostre vin au sortir de la cave, & ne le gastés point par ces artifieuses momeries qui font toute la joye de nos débauchés ». Etrange persistance de l’histoire.. Si de nos jours on peut valider le fait que le vin se boit à température ambiante et que boire de la neige n’est pas bon pour la santé, on est un peu surpris par cette obsession du froid. Toujours au XVIIe siècle, alors que l’on construit activement des glacières et que les bienfaits du froid sont acquis en médecine, des appréciations anti gastronomiques sont alors émises sur cette « fraicheur artificielle que l’on emprunte de la glace », contestée et dénoncée comme artifice de mode et dangereuse. On voit alors un danger à boire frais. En revenant à l’époque de François 1er, il faut dire que Jean Bruyérin Champier y était allé très fort sur ses publications contre le boire frais : « par une boisson froide sont endommagés le gosier, la poitrine, le poumon, l’estomac, les intestins et les viscères elles mêmes, car il est évident que le foie est trop souvent corrompu par le fait de boire de l’eau froide, que des maladies longues et incurables s’ensuivent, et même la mort. En outre les difficultés à respirer, l’asthme, la toux, les enrouements, et les tourments de la colique accompagnent les boissons froides ». Ces préjugés vont durer encore fort longtemps.
Et pourtant, depuis l’antiquité les bienfaits de la glace sont reconnus. Les plus anciens témoins remontent au IIIe millénaire avant J.C. Avec le récipient rafraichissoir de Tirrynthe. En 323 avant J.C. Alexandre le Grand, lors de la campagne d’Arabie au siège de Piétra, fait creuser 31 fosses à glace pour rafraichir son armée. On retrouve des ustensiles à glace dans l’équipement de guerre de l’empereur de Bysance. Les documents historiques sont nombreux. Vers la fin de la renaissance au XVIe, dans les documents d’état on trouve que le caractère de « remède » de la glace prévaut toujours sur celui « d’agrément ». Cependant dès le début du XVIIe les choses vont commencer à changer. Quelques médecins de l’époque prétendent que le « boire frais » est au contraire relativement bon pour la santé en été, lorsqu’il est pris avec modération. En 1660 le gastronome Italien Audiger présente à la cour de France ses nouveautés, la crème glacée et le sorbets dont Louis XIV raffolera jusqu’à la fin de sa vie. En 1685 Porcopio Cultelli, un Florentin, s’installe à Paris et ouvre son café en face de la comédie Française, où sont proposés sorbets et gourmandises glacées. Les bourgeois de l’époque mènent grande vie et aiment alors boire frais. Pourtant les Français de cette époque se méfieront encore longtemps de cette « invention » pernicieuse sujette à polémiques. La mode et l’évolution des meurs faisant chemin, apparait finalement un essor populaire favorable à la consommation de glace naturelle, notamment en région méditerranéenne, où les chaleurs d’été sont parfois très marquées.
Une histoire d’eau
L’histoire des glacières d’Aigues-Mortes est liée à la rareté de l’eau douce, aux épidémies et à un climat capricieux qui complique l’existence déjà difficile des habitants de la ville. En 1559, il n’y a toujours pas de solution pérenne pour fournir une eau acceptable à la population. On a construit depuis longtemps des puits à ciel ouvert à l’intérieur des remparts, aux alentours de la cité, dans les jardins et les mas, mais l’eau que l’on y puise reste trop souvent saumâtre et impropre à la consommation. On arrive finalement à avoir une eau relativement correcte sur les puits de la Pataquière et celui de Malamousque, dit « puits du pierré » situé en 1701 « au cros de la levade sur le chemin qui conduit à la tour Carbonnière » (archives communales de la ville, cote CC13). Deux citernes sont construites au fort de Peccais, où les chaleurs d’été minent la santé des soldats de la garnison et de la population des salins. La ville se trouve au milieu d’une région marécageuse ou des épisodes épidémiques frappent durement. En 1787, un projet de construction de citernes suffisant pour approvisionner d’eau potable toute la ville est lancé. On demande à l’intendant d’autoriser la cité à contracter des emprunts suffisants, et une ordonnance adjoint finalement aux consuls de « passer bail le plus tôt possible pour le creusement de 2 citernes pour assurer la salubrité de la ville » (archives communales de la ville, cote BB25 et BB55). L’année suivante, l’adjudication des travaux est actée au prix de 16 760 livres, en faveur du sieur André Fabre, maître maçon de Nîmes. Ce sont les puits et les citernes qui ont donné la plus grande partie de l’eau aux Aigues-Mortais jusqu’à l’adduction des eaux du Rhône en 1896. Dès le milieu du 17e siècle les consuls essayent de trouver d’autres solutions pour satisfaire les habitants. Les glacières en font partie.
Au fil de la lecture des archives de la ville, on se rend compte assez rapidement qu’il est vain de tenter un inventaire exhaustif des glacières construites. Malgré le fait que l’on y retrouve des textes précieux en ce qui concerne la gestion locale de la glace, les documents sont parfois difficiles à interpréter, s’agissant le plus souvent de courts textes administratifs. On peut par contre suivre un historique très intéressant des glacières qui sont les mieux identifiées, construites et gérées par les consuls de la ville à l’époque la plus intense, la campagne de construction du milieu et de la fin du XVIIe siècle. Avant cette période nous n’avons rien dans les archives, et après la révolution les textes semblent faire défaut. la recherche de documents reste ouverte. Les éléments disponibles (archives du Gard et de la ville, cartes d’état major, cadastre Napoléonien, cartes du projet de construction de l’abattoir au XIXe siècle etc.) laissent penser qu’un minimum de six glacières ont été construites à Aigues-Mortes. La glacière de la conque, près de la tour de Constance (reconstruite plusieurs fois), celle édifiée en 1661, dont on possède peu d’informations mais faisant partie des glacières du bastion (probablement construite à l’entrée de la ville), la grande glacière de la tour St Antoine (de taille imposante, la plus grande construite à Aigues-Mortes), la glacière du quartier des puits neufs à la Pataquière, celle du vieux Bourgidou et enfin celle de la tour de la Reine. L’une d’entre elle a été définitivement détruite assez tôt en 1679, peut être celle du bastion de l’entrée de la ville, au niveau de la porte de la Gardette.
En 1653 la ville construit une glacière. (ancienne cote communale CC8 et CC27) : « prix fait passé par les consuls avec Pierre Lamy, maitre maçon de la ville, pour la construction d’une nouvelle glacière ». Les consuls lancent le chantier en faveur de Pierre Lamy pour une somme de 200 livres. Les fournitures de chaux et de briques sont payés 10 livres 6 sous et 6 deniers. On dépense aussi 300 livres pour le charroi de pierres. Enfin, un mandat de 152 livres et payé en faveur du sieur Isaac Ribes, probablement pour la couverture. La glacière revient à 362 livres 6 sous et 6 deniers, une somme importante réglée par les consuls, qui correspond à presque 30 000 euros de notre époque. Les documents n’indiquent pas la localisation de l’édifice. La glacière est ensuite mise à la ferme « à la veuve du sieur Varennes ». A cette époque sur la région d’Arles, les baux de glacières étaient souvent signés pour trois ans. Cela semble être le cas ici puisqu’en 1656, un autre texte indique la « remise de ce qui restait du à la ville pour la ferme de la glacière par la veuve du sieur Varennes » (CC8). Un autre fermier prend ensuite un nouveau bail (théoriquement viable jusqu’en 1659) mais son identité n’est pas renseignée. On le retrouve par contre dans un texte de 1659 : « demande de réparation faite par le fermier de la glacière, dont les mêmes eaux (il est question d’inondations) avaient , par infiltration, fondu la provision de glace nécessaire aux besoins de la communauté » (BB22). En 1660, la nouvelle ferme est consentie par les consuls en faveur de Pierre Gilly, pour le prix de 150 livres (DD8). Les baux de 3 ans semblent se suivre pour notre « première » glacière, mais un texte provenant des archives de la ville daté lui aussi de 1660 (CC9) sème le trouble: les comptes du sieur Jean Arnaud, receveur, font état cette même année d’un « paiement de 193 livres au sieur Jean Bonnet pour réparations faites aux glacières ». En revenant au premier texte de 1653, on note effectivement que l’archive parle d’une « nouvelle » glacière, ce qui peut laisser penser qu’un édifice existe déjà à cette époque. Tout dépend du sens que l’on donne au terme « nouvelle glacière ». Il est possible qu’une glacière existait avant 1653 à Aigues-Mortes, on sait que dès la renaissance des établissements monastiques, des dignitaires ecclésiastiques, des nobles séculiers et des bourgeois fortunés incorporaient de temps à autre des glacières dans leurs campagnards et leurs demeures citadines. A ce jour je n’ai trouvé aucun document qui évoque son existence, sa construction ou sa gestion. Peut être était elle propriété des nobles de la ville ou du clergé, et non arrentée par la ville. Si elle a existée c’est la glacière Mystère.. Je n’ai pas trouvé non plus de précision concernant les types de baux ayant cours sur Aigues-Mortes. A cette époque et au XVIIIe siècle en Provence, les villes pouvaient affermer ou mettre en régie leurs propres réservoirs pour toute la chaine opératoire, ainsi que l’entretien des glacières. Mais des entrepreneurs pouvaient aussi posséder leurs réservoirs en propre. La plupart d’entre eux en achetaient, les louaient ou en construisaient de nouveaux, pour amplifier et assurer la disponibilité de la matière gelée. Ces entreprises fonctionnaient sous diverses formes: exploitation artisanale, société d’actionnaires, réseaux de sous-traitants, embauches et contrats à l’occasion etc. Les textes nous montrent que, du moins pour les premières glacières, c’est bien la ville qui prenait en charge tous les frais de fonctionnement, et les comptes de résultats (recettes et dépenses) sont aussi gérés par la communauté. Les premières glacières de la ville d’Aigues-Mortes semblent donc bien communales.
La campagne de construction du XVIIe siècle
En Octobre 1659, Louis XIV promulgue le privilège national de la glace, qui autorise et facilite la construction de glacières sur l’ensemble du territoire de France. Encadrée par les décrets royaux, la gestion sera organisée par des fermiers généraux qui vont octroyer des privilèges d’exploitation aux plus offrants lors d’enchères, et ce pour une durée de dix ans. Ce régime de monopole royal sera progressivement contesté par les villes et les états du Languedoc, car trop onéreux et contraignant, parfois assimilé à du trafic de glace en faveur des riches et du Roi, qui prélevait un impôt sur les ventes. Il est révoqué en 1775, et certaines communautés locales rachètent alors les droits. Le procédé des privilèges de la vente de la glace n’était pas nouveau. En 1642 Louis XIII avait déjà accordé ce type d’exclusivité à des marchands Marseillais, puis ce fut madame de Venel en 1648 qui, favorisée par Louis XIV, obtint les mêmes largesses sur toute la région de Provence. Le Languedoc y avait alors échappé. Ces dispositifs avaient pour objectif d’encourager la construction de glacières, tout en sécurisant les investissements financiers. Les prix de vente de la glace étaient encadrés par l’état. La fameuse et intrigante madame de Venel percevait alors 20 000 livres par an (plus de 400 000 euros actuels) du juteux business de la glace au pays du cagnard. Le décret de 1659 élargi simplement la pratique à l’ensemble du royaume.
Le Roi a alors besoin d’argent. En cette année, la paix des Pyrénées marque la fin de la guerre Franco-Espagnole et les finances sont fragilisées. La couronne peine à payer l’armée, entrainant des exactions sur le territoire. Les archives de la ville possèdent un extrait des lettres patentes par lesquelles le roi permet de faire construire des glacières « en tous les endroits de la province de Languedoc et d’en faire vendre la glace » (DD8). Profitant probablement de l’aubaine, les consuls lancent une campagne de constructions à Aigues-Mortes. Les nouvelles exploitations sont alors bienvenues : on offre du travail à la population, et leur fonctionnement entraine l’embauche de journaliers locaux. Au cours du XVIIe et XVIIIe siècle elles vont rendre de grands services et améliorer le confort des habitants, surtout lors des périodes d’épidémies. Dans la région d’Arles de nombreuses glacières sont construites depuis les débuts du XVIIe siècle. La fourniture de glace d’Arles se développe rapidement. Les édifices sont construits à cette époque dans des propriétés privées, parfois même à l’intérieur des mas. Saint Laurent d’Aigouze et Aimargues voient aussi l’arrivée de leur nouvelle glacière. Concernant Aigues-Mortes, les consuls vont concentrer les constructions à proximité immédiate des remparts. Deux autres édifices apriori plus tardifs (et peut être privés) sont construits dans les premiers faubourgs de la ville (le quartier des puits neufs et celui de St Martin). Pour la dernière glacière, encore visible de nos jours, son emplacement près du remparts Est semble correspondre à une glacière appartenant à la communauté.
En 1661, un texte nous informe qu’une deuxième glacière communale va voir le jour : les consuls, ayant fait démolir le fort « quy estoit au dessoulx de la halle » (un bâtiment identifié sur d’anciennes cartes comme étant situé sur la place St Louis) décident d’utiliser les pierres provenant de la dite démolition à la construction d’une nouvelle glacière (BB12). L’existence de cet ancien édifice démoli sous la halle est énigmatique.. On nomme ensuite une commission pour « vérifier les faits à la dite glacière » puis toujours la même année, sa ferme est consentie par les consuls en faveur d’Antoine du Chastelet pour le prix de 150 livres (DD8). Sa couverture est terminée par Jean Vassal en 1662, selon les comptes de Paul de Gévaudan, qui règle le mandat de 26 livres et 10 sous (CC9). Les textes ne mentionnent pas non plus ou est construite cette deuxième glacière. Une piste peut être : un texte de 1664 indique : « Les fossés de la ville seront nettoyés depuis la porte jusqu’à l’extrémité de la ville, afin d’avoir avec commodité de la glace pour remplir la glacière » (BB13). Comme on le verra plus loin en 1665, la tendance est alors de les construire à côté des anciens bastions de la ville, ces redans de terre défensifs construits en avant des portes principales pour les protéger en cas d’attaque. Il est possible que la première glacière de 1653 ait été construite près de la tour de constance, et celle de 1661 proche du bastion de la porte de la Gardette.
Alors que les travaux sur les fossés du rempart nord sont terminés, les consuls font construire un nouvel édifice en 1665 « à prix fait pour la construction d’une nouvelle glacière, consenti en faveur du sieur Pierre Lamy, maçon d’Aigues-Mortes, au prix de 200 livres » (DD1). Les comptes du sieur Henri Esparron signalent avoir payé à Antoine Roze, entrepreneur, 128 livres pour sa couverture, ainsi que 303 livres et 17 sous à Jean Bouet, menuisier, pour sa construction (CC9) Cette nouvelle glacière, identifiée dans les textes comme étant « la glacière de la porte du bastion » est terminée en 1666 et son contrat d’arrentement signé en faveur de Balthazar Auchard au prix de 100 livres (DD2 et CC10). C’est à cette époque que commence à apparaitre dans les textes l’évocation des « glacières du (ou des) bastion (s) ». Celle ci et construite dans le quartier St Antoine, proche de la tour du même nom et de l’ancien petit bastion extérieur. Des textes en font peut être mention ici en 1668: « Rolle de la besonnie que j’eay faict pour la glassiere dao bastion que monsieur les conces mon commandé en faire dans l’année 1668. Signé Jean Simon » (DD27). A noter que ce premier texte pourrait aussi concerner celle de 1661, peut être construite vers la porte de la Gardette et toujours en place à cette date car détruite en 1679. Le deuxième texte de 1684 est lui plus précis : « mandat de 91 livres 9 sous pour réparation faite à la grande glacière du bastion » (CC34). Un détail saute aux yeux . En effet en 1665, on note que le menuisier Jean Bouet perçoit 303 livres et 17 sous « pour la construction de la dite glacière ». A peine un an plus tard en 1666 on remarque que le même Jean Bouet présente de nouveaux « comptes des fournitures pour la construction de la glacière, et s’élevant à 473 livres » (CC10). On lui a donc versé en deux fois la même année, la somme particulièrement élevée de 776 livres et 17 sous pour la construction de cette nouvelle glacière, qui semble avoir couté en tout, avec les autres entrepreneurs, la somme élevée de 1104 livres 17 sous. Il s’agit en fait d’une énorme glacière aujourd’hui disparue, que l’on peut encore voir sur une ancienne carte de la ville datée de 1788. Jusque là nous avons donc 3 glacières construites et gérées par la communauté. Mais en 1669, alors qu’aucun document ne confirme une autre construction depuis 1665, la ville annonce tout à coup des « arrentements de 4 glacières au prix de 300 livres » (DD2). Las.. Soit il s’agit d’une erreur, ou bien d’une archive manquante. On peut y voir ici la possibilité que l’énorme glacière du bastion St Antoine comprend peut être deux cuves mitoyennes : apparaissant auparavant comme un seul édifice, elle est peut être alors comptabilisée comme deux glacières distinctes en 1669. Encore un mystère.
En 1672, le marquis de Vardes défend d’ouvrir avant le 1er aout l’une des glacières qu’il s’est réservé (BB33). Il est alors gouverneur d’Aigues-Mortes. 1673 voit l’arrentement de « trois glacières (?) en faveur de Pierre Champagneu, au prix de 175 livres » (DD3). L’hiver particulièrement doux de 1675 va ensuite poser des problèmes. Le conseil décide « qu’il sera fait un rabais au sieur Thibault, fermier des glacières de la ville (?), qu’à cause de l’extrême douceur de l’hiver qu’il n’a pas pu remplir » (BB15). Entre 1673 et 1675 il y a donc eu 2 baux de location différents pour le parc de la communauté, l’un pour Pierre Champagneu et l’autre pour le sieur Thibault. On constate aussi que la ville groupe les glacières pour les arrenter à un (ou deux) fermier, certainement sous contrat royal. Mais ce n’est pas fini. En cette même année 1675 : « Après vérification faite par le sieur Guy de la glacière affermée par le sieur Allier (?), la glace se trouvant presque toute fondue, le bail est reconnu nul, et la somme de 76 livres payée par ledit fermier lui est restituée » (BB15). Les textes deviennent confus, il manque visiblement des informations pour justifier ce capharnaüm locatif. L’ombre de la glacière mystère du début plane sur l’enquête. Comment être sûr ? Seule certitude : le manque de glace en 1665 va obliger les consuls à en acheter à la ville d’Arles : « Achat fait à Arles de par les consuls de 610 quintaux de glace qui, seulement à partir du 1er juin, seront revendus aux habitants d’Aigues-Mortes à raison de 6 deniers la livre » (BB15) soit l’équivalent de 2 euros actuels.
On constate ensuite qu’en 1672 le décompte des glacières est revenu à trois. En 1677 une des glacières est à nouveau arrentée au sieur Jean Allier pour le prix de 140 livres et deux autres en faveur de Jean Boisserin, pour le prix de 300 livres. Puis la même année, coup de théâtre: le conseil fait démolir la glacière « placée dans de mauvaises conditions auprès de la tour de Constance, et ordonne que les matériaux en seront employés à construire un nouveau moulin-à-vent, quartier de la Peyrade » (BB16). Le décompte devrait passer à 2 glacières restantes. Mais dans le dédale de l’histoire des glacières d’Aigues-Mortes rien n’est sûr ! Effectivement, l’année suivante en 1678, le sieur Jean, charpentier, présente des comptes pour réparation par lui faites à 3 glacières, pour 93 livres 12 sous et 6 deniers (CC11). La glacière a été rapidement reconstruite, ou peut être s’agit t’il d’un simple retard de paiement sur des travaux effectués sur une des glacières en 1677. Quoi qu’il soit, la glacière de la tour de Constance sera reconstruite, puisqu’en 1683 les comptes font état de « réparations faite à la glacière de la tour de Constance » (BB16). Elle a d’ailleurs certainement été reconstruite plusieurs fois cette glacière, car sur d’anciens tirages photographiques de la fin du XIXe siècle elle apparait toujours au même endroit. 1679 voit la destruction d’une autre glacière (on ne sait pas laquelle). En effet un bail est signé avec le sieur Laget, soldat de la compagnie de Pomaret, qui s’engage à démolir une des glacières de la ville et à combler le trou. L’année suivante les comptes du sieur Antoine Fauque, receveur, font effectivement état de 325 livres pour recette des 2 glacières (CC11).
Toujours pas d’information à cette époque sur la glacière du quartier des puits neufs ni de celle du vieux Bourgidou. Soit elles sont déjà construites et en exploitation, mais la ville n’en parle pas s’agissant de glacières privées, soit elles n’existent pas encore. On remarque que les textes ne parlent pas non plus de la glacière de la tour de la reine. Visiblement cette glacière est beaucoup plus tardive. Alors que la Plateforme Ouverte du Patrimoine (notice Mérimée IA00028264) identifie son historique comme « siècle de campagne principale de construction : 17e siècle » elle est probablement plus tardive comme le suggère une archive publique (sans cote – dates extrêmes 1819-1860) : « Glacière communale : construction, puis aliénation ». Elle semble plutôt construite au début du 19e siècle.
En cette fin de XVIIe siècle, quelques derniers textes nous donnent une vision globale de la situation. L’un de 1684, provenant des comptes du sieur Jean Dassas, receveur, pousse le détail en nous communicant les noms des ouvriers qui ont participés au remplissages des trois glacières cette année là. En fait il s’agit de leurs sobriquets : « Saint-Amour, La Volonté, La rose, La Violette, L’Espérance, La Franchise, Francoeur, La Verdure, Tastevin, Sans Souci, Brise Tout, Le Frizé, La Treille, Tranche Montagne, Beau Soleil etc. » (CC11). D’autres font état d’achats d’outils pour la récolte, signalent le nettoyage des fossés « afin d’en retirer plus facilement de la glace » (BB17). Puis en 1697 : « Vérification des glacières du bastion et de celle qui est proche de la conque » (DD8). Le XVIIe siècle se termine.
Le XVIIIe siècle
Une nouvelle histoire du commerce des glacières démarre avec le XVIIIe siècle. En 1702, un arrêt du conseil d’état accorde au sieurs Antoine Lefèvre, huissier de la chambre du Roi et Gaspard Rome, valet de chambre de sa majesté, le privilège exclusif de la construction des glacières et de la vente de la glace dans la province de Languedoc, privilège confirmé en 1703 (DD8). La construction des deux dernières glacières, celle du quartier des puits neufs et celle du vieux Bourgidou date t’elle de cette période ? Ont elles été construites et exploitées par Antoine Lefèvre et Gaspard Rome ? C’est possible, mais aucun document n’est disponible. Leur existence n’est validée que par leur présence sur des cartes datant du XIXe siècle. Je n’ai trouvé aucune trace de ces deux édifices dans les archives de la ville que j’ai consulté. La recherche de documents les concernant est ouverte.
Pour l’année 1703, Les comptes de la ville renseignent l’état et dépenses des trois glacières de la communauté d’Aigues-Mortes : « La recette s’est élevée pour la présente année à 643 livres 15 sous 6 deniers, et la dépense à 75 livres » (DD8 et BB19). La même année, les archives contiennent une ordonnance de monseigneur de Bâville, « faisant défense à toute personne d’enlever la glace des fossés et des rivières ». Gare à qui est surpris en train de ramasser le précieux produit dans la nature : si l’on veut de la glace, il faut payer ! En 1704, la recette des glacières s’élève à 700 livres 9 sous 9 deniers, et la dépense à 148 livres 3 sous et 6 deniers. (CC13). La même année coup de tonnerre ! Le taux de la glace est établi à un liard la livre (soit 3 deniers) alors qu’en 1675 il était de 6 deniers. Visiblement la ville souhaite baisser le prix d’achat de la glace. Mécontent, le fermier des glacières de Languedoc dépose plainte au Roi et obtient satisfaction : un arrêt de justice ferme les glacières d’Aigues-Mortes. Les consuls portent réclamation et demandent que le pauvre peuple ne soit pas privé de glace (BB19). La suite de l’affaire n’est hélas pas mentionnée dans les archives, on ne sait pas pendant combien de temps les glacières restent fermées. Nous n’avons des nouvelles qu’en 1707, année ou les glacières semblent avoir subit des dégâts: « des réparations à faire aux glacières, en faveur du sieur Galabert, au prix de 1152 livres 2 sous et 4 deniers » puis encore : « réparations faites aux glacières, 129 livres 15 sous et 6 deniers » (CC13). Il faut attendre 1713 pour voir à nouveau apparaître des comptes d’exploitation. « Frais de 450 livres 3 sous faits pour le remplissage des glacières pendant les années 1713 et 1714 » (CC42) puis « ferme de la glacière passée en faveur de Jacques Bazin, au prix de 160 livres » (BB20).
En 1718 un texte aussi important qu’énigmatique apparaît : « contrat de vente passé par les consuls au sieur Fauque, pour les glaces de la ville, et mandat de 70 livres d’indemnités, accordée audit Fauque, à cause du retard apporté à la livraison desdites glacières » (CC44). Pourtant, les années suivantes les comptes de résultat sont toujours renseignés dans les archives de la ville. Le contrat a t’il été annulé ? L’achat ne concerne t’il que la distribution du produit ? On n’entend plus parler par la suite de ce M. Fauque..
En 1721 : « Le duc de Rocquemaure devant arriver le 20 avril, les consuls décident que, pour lui fournir de la glace, on ouvrira une des glacières, qui sera aussitôt refermée jusqu’au 1er juin, à moins que le gouverneur n’en désire également » (BB21). 1722, conseil du 3 mai : « nécessaire de récupérer et élargir les fossés du tour de la ville afin de pouvoir tirer commodément la glace pour remplir les glacières ». On s’interroge si on peut le faire sans prendre le terrain de M. Le Major (BB21). Puis 1725 : « recette provenant de la distribution de la glace des 3 glacières de la ville, 348 livres et 6 deniers » (CC14). Suivent d’autres textes concernant des réparations, remplissage des glacières et recreusage des fossés de la ville. 1740 voit la visite du duc de Richelieu. Comme à chaque visite importante, la ville met à disposition une glacière, ce que ne manque pas de relever le fermier : « réduction du prix de la ferme de la glacière, sur l’observation faite par le fermier que la dite glacière, ayant été ouverte lors du passage du duc de Richelieu, n’est plus pleine » (BB23).
Les textes de cette année là relatent aussi l’incroyable histoire de Grégoire Bouniol. Tout commence en 1740 ou « le conseil décide de faire enchaîner et garder, dans une maison particulière, le nommé Bouniol, fou furieux d’une force extraordinaire, qui, enfermé dans la tour des chiens (?), s’en est échappé, en jetant à bas les portes au moyen d’une pierre que trois hommes ordinaires ne pourraient pas remuer » (BB23) puis « Réparations à faire à la glacière de pierre, ou est enfermé Grégoire Bouniol, qui est dans la démence ». Bigre! En 1741, les comptes du sieur Crouzet, receveur, font état de 14 livres payées à Joseph Servière, maçon, « pour les ouvrages qu’il a fait à la glacière de pierre, ou est enfermé le nommé Grégoire Bouniol, afin d’éviter qu’il ne s’en évade » (CC41). Puis « mandat de 8 livres, en faveur de Jacques Bosc, maçon, pour les travaux fait par lui à la glacière de pierre, dans laquelle est enfermé le nommé Grégoire Bouniol » (CC52) et enfin : « paiement de 45 livres 10 sous, pour frais d’entretien du sieur Bouniol, pendant six mois » (CC52). Les hôpitaux psychiatriques au sens moderne n’existaient pas à l’époque, et la prise en charge des malades mentaux était encore rudimentaire, passant parfois par l’internement dans des établissements religieux spécialisés. Ici le pauvre bougre a semble t’il passé plusieurs mois enfermé dans une des glacières de la ville. On ne connaît pas le sort qui lui a été réservé à sa sortie.
Dernières traces dans les archives
Jusqu’en 1750 l’exploitation semble se dérouler normalement. Concernant cette année là, Dom Pacotte note dans ses « Annales d’Aigues-Mortes » (P64) : « Etat des biens de la ville d’Aigues-Mortes, Avril 1750 : Au major de la ville, pour la faculté d’avoir des glacières sur les bastions, 20 livres ». En 1774, la ville doit visiblement demander des autorisations pour continuer l’exploitation : « Demande adressée par les consuls à l’intendant de Languedoc en autorisation de faire remplir les glacières de la ville. Permission accordée par ledit intendant ».(DD8). Vers 1777 à lieu une délibération des états au sujet du rachat du privilège exclusif de la vente des glaces et neiges dans la province de Languedoc. Les recherches historiques disponibles ne confirment pas que la ville d’Aigues-Mortes ait racheté les droits de vente de glace au XVIIIe siècle, mais elles attestent cependant d’une forte implication locale dans ce commerce monopole. La dernière archive attestant du remplissage d’une glacière est fournie par les comptes du sieur Mathieu Théaulon en 1781 : « remplissage de la glacière, 483 livres et 6 sous. » (CC17). En 1787 visiblement la grande glacière du bastion de la porte St Antoine est toujours là : « Devis des ouvrages à faire : au cimetière à construire proche de la glacière » (BB55). Il s’agit du dernier texte d’archive que j’ai pu consulter. Le XVIIIe siècle va bientôt se terminer et les troubles révolutionnaires ont déjà commencés dans le Royaume. En 1789, privilèges et fermes sont abolis mais le système ancien perdure ça et là jusqu’à la fin du XIXe siècle au moins. Concernant le XIXe siècle, un seul texte non daté précisément (périodes extrêmes 1819-1860) note : « glacière communale: construction puis aliénation ». Il s’agit du seul texte qui évoque la construction d’une glacière à cette époque. Il semble correspondre à la dernière glacière communale construite puis cédée à un tiers. Il est probable que ce soit celle de la tour de la reine. L’état dans lequel elle est encore de nos jour semble correspondre à une construction tardive.
Les textes nous montrent que les glacières de la ville étaient assez peu rentables et d’un fonctionnement assez onéreux, mais malgré tout d’une utilité incontestable pour les habitants d’Aigues-Mortes. On peut imaginer l’importance de l’ensemble du parc Aigues-Mortais pour la population, en terme d’embauche locale pour la récolte, pour l’entretien effectué par les entrepreneurs locaux, sans compter le service sanitaire rendu à la ville (gratuité de la glace en cas d’épidémie). Les constructions paraissent cependant relativement fragiles, si l’on en croit les sommes importantes investies pour leur réparation au cours du temps ( en 1659, 1660, 1675, 1678, 1681, 1683, 1695, 1707, 1734, 1752, 1754, 1757 etc.) La technique de construction, la qualité des matériaux locaux, parfois de récupération, ainsi que les dégâts dus aux intempéries en sont probablement la cause. les campagnes de remplissage sont elles aussi couteuses, et exigent beaucoup de main d’œuvre en saison d’hiver. Des erreurs de gestion peuvent entrainer des pertes financières importantes auprès du fermier et du roi, car tout comme la gabelle sur le sel, celui ci récolte des subsides sous forme d’impôt auprès du fermier. La surveillance de l’édifice tout au long de l’année, le contrôle puis la vente du produit, tout cela indique une organisation complexe de l’exploitation. Le consul de la ville a par ailleurs un droit de regard, car il est officiellement autorisé à se servir gracieusement dans le stock de manière exceptionnelle, notamment en cas d’épidémie ou lors de fêtes religieuses populaires. La glace était livrée à certains commerçants, médecins et chirurgiens, ecclésiastiques, et à toute autre personne ayant les moyens de s’offrir le produit. On pratiquait alors la « débite » de la glacière, opération délicate (probablement effectuée de nuit) qui consistait à ouvrir la glacière et préparer la vente au détail en fonction des commandes. Au début seuls quelques seigneurs et notables bénéficient de ce confort. Sur Arles, le prix de la livre de glace était de quatre deniers, soit environ un euro actuel. Cette somme correspondait à une journée de travail pour un ouvrier maçon.
L’exploitation
Une glacière bien gérée permet de disposer de fraîcheur jusqu’au milieu de l’été. Dès la fin de l’automne, c’est le meneur d’œuvre embauché par le fermier qui est chargé de nettoyer et préparer la glacière avant de commencer la récolte. Commande de paille pour l’isolation, préparation des lits de branchages, sarments et paille destinés à l’isolation et à l’écoulement des eaux de fonte vers le puisard, rajout de terre sur les tumulus, réparations de maçonnerie et menuiserie. Il faut aussi organiser l’embauche des équipes de tâcherons pour la récolte, et acheter le matériel. Des sabots pour s’isoler de la glace, des battes (ou dames) pour la tasser dans le réservoir, pelles en bois, cordes et échelles, torches, lanternes, huile d’éclairage etc. Dès l’arrivée du froid le ramassage peut commencer. Les récolteurs de cette époque furent certainement servis : les études météorologiques modernes font état, au XVIIe siècle, d’une longue période de froid, la France traversant une période nommée aujourd’hui le « petit âge glacière » de 1643 à 1715 (mis à part l’hiver 1665 qui fût très doux). Le « grand hiver » de 1709 fut parait il terrible. Les régions du sud sont touchées par le gel des cultures, occasionnant un début de famine. Des chroniqueurs de l’époque notent que le Rhône commence à geler en Avignon.
La récolte de glace s’effectuait alors la nuit, jusqu’au lever du jour. Les zones de récolte étaient alors éclairés par des feux permettant le prélèvement du produit et son transport jusqu’à la glacière. Les collectes se faisaient dans les canaux, marais et roubines proches et aussi (peut être plus tardivement) dans des « bassins de glace », espaces de plusieurs dizaines de mètres carrés, et dix ou quinze centimètres de profondeur, creusés à même le sol, que l’on remplissait grâce à de petites martellières reliées aux roubines proches. On pouvait par la suite scier et prélever des « pains de glace » probablement plus pratiques à stocker dans le réservoir de la glacière toute proche. On peut y voir ici la similitude des techniques employées par les sauniers pour le transfert des eaux. Sur des plans on remarque que la glacière de la Pataquière possède un bassin, peut être tardif, car sur un autre plan paraissant plus ancien le bassin n’apparait pas. D’autres textes provenant des archives d’Aigues-Mortes nous apprennent que l’on puisait aussi la glace des douves des remparts. En cours de récolte la glace et la neige étaient alors fortement tassées peu à peu dans le réservoir de la glacière et soigneusement isolée des murs et du fond de cuve par de la paille et des branchages. Au bas du réservoir, le sol en légère pente vers le centre communiquait avec un puisard, qui permettait l’évacuation de l’eau de fonte. C’était la principale préoccupation des fermiers : éviter autant que possible avec le temps la fonte de la glace au sein de la cuve. La déperdition thermique était non seulement inévitable mais prévue. Des tests récents réalisés par une unité de l’institut IMP du CNRS de Perpignan ont conclus que certaines glacières anciennes avec un type d’isolation rudimentaire mais efficace, permettait une conservation aisée de 50% de la glace stockée sur 7 mois. Le produit prélevé puis stocké de longs mois n’était pas parfait au niveau hygiénique, mais entre autre utilisation médicale, il servait à « couper » le vin pur et le rafraichir en été, et à la conservation de nombreux produits.
Les bâtisses
Les Glacières construites à Aigues-Mortes sont de type « tour », avec 2 variations architecturales notables en ce qui concerne la couverture. Celle de la tour de Constance semble avoir une couverture en charpente conique couverte de tuiles, alors que celle de « la reine », plus tardive possède une voute maçonnée en briques. Pour les deux types de construction la partie basse est maçonnée en tour circulaire de 5 à 6m de diamètre (assez répandu au XVIIe). Sur celle de la porte de la reine, on observe une maçonnerie montée en moellons de taille très moyenne, maçonnés en blocage sur 40 à 50 cm d’épaisseur. Des matériaux locaux ont certainement été employés. Les deux sont construites au ras du sol, avec une partie du bas de la cuve légèrement enfouie. Ce type d’édifice a été probablement choisi en fonction des terrains sableux et marécageux du secteur proche du rempart. Elles ne présentent pas de décoration extérieure ouvragée, laissant penser qu’il s’agissait de simples cuves pratiques destinées à l’enfouissement quasi complet sous une montille. Elles avaient en commun toutes les deux un couloir d’accès étroit (aujourd’hui disparu sur celle de la reine) d’environ 3 ou 4m de long, réalisé probablement en simples briques, faisant office de sas d’entrée au nord de la cuve, pour accéder par escalier ou échelle à la porte principale du réservoir, située à plusieurs mètres de hauteur. Les sas à deux portes étaient indispensables. On ne pénétrait dans la cuve qu’après avoir franchi le sas et fermé la première porte derrière soi, l’air extérieur et la lumière ne devant jamais pénétrer dans la cuve. On s’éclairait alors à la bougie ou à la torche pour pénétrer dans le réservoir. Les prélèvements lors de la saison chaude étaient effectués sous contrôle, toujours de nuit ou au petit matin pour éviter que de l’air chaud entre dans le sas. Mr Galant, le responsable des glacières de St Germain situées à l’ouest de Paris exigeait de : « ne laisser ouvrir les glacières que de très grand matin, en sorte qu’elles soient fermées avant le lever du soleil ».
Les informations sur les deux dernières glacières provenant uniquement de plans, il n’y a pas de précision sur leur type de construction, si ce n’est le fait qu’elles semblent dessinées comme étant enfouies sous une montille. Les plans proviennent des deux projets présentés le 15 septembre 1882 et étudiés jusqu’en 1883 concernant la construction d’un abattoir sur Aigues-Mortes. Le premier projet d’étude est situé sur le chemin de la Pataquière, l’autre à l’angle droit de l’ancien canal du Bourgidou. Sur les deux sites sélectionnés, on note la proximité immédiate d’anciennes glacières déjà existantes à ces deux endroits. Ce n’est probablement pas un hasard. Peut être était il envisagé de conserver la viande fraichement abattue puis préparée et conditionnée dans de la glace ; des pièces de préparation sont en effet prévues sur les plans du futur bâtiment (échaudoir, triperie et fourneaux). On sait que c’est le projet de l’angle du vieux canal de Bourgidou qui fut choisi pour la construction du nouvel abattoir, dont une partie est encore visible aujourd’hui à l’est de l’avenue Frédéric Mistral. L’ancienne glacière du Bourgidou a donc certainement été détruite lors de la construction de l’abattoir, et celle de la pataquière a peut être suivi. Il est possible qu’une modification tardive du projet ait scellé le sort des glacières dont on n’avait finalement plus besoin, mais ce n’est qu’une hypothèse. On sait en effet que dès 1850 les effets du commerce libre se font sentir. En 1873 on livre alors facilement de la glace par voie ferroviaire ou maritime et les réservoirs de glace naturelle sont de moins en moins utilisés, jusqu’à leur disparition complète dans les années 1920, lorsque la glace « d’usine » s’impose dans le commerce. Finalement la seule glacière encore visible de nos jours à Aigues-Mortes est située aux remparts Est, porte de la reine. Au milieu d’un terrain privé planté en vignes, d’anciens propriétaires y ont fait ouvrir une porte moderne côté sud pour y accéder. Le bâtiment est encore utilisé comme mazet aujourd’hui.
Sources
La glace et ses usages – pole universitaire Européen de Montpellier et du Languedoc-Roussillon – presses universitaires de Perpignan 1999
- Le monopole du trafic de la glace à rafraîchir en Languedoc (1659-1775) – P.-M Bondois [ site web ]
Glace naturelle et glacières – Jean Martin – Edition service Gutenberg XXIe siècle 2000
- Hommes de peine et hommes d’affaires dans le commerce de l’eau gelée en Provence – Ada Acovitsioti-Hameau [ Site web ]
Histoire populaire d’Aigues-Mortes – Nicolas Lasserre 1937
L’épopée de l’eau à Aigues-Mortes – Luc Martin – Editions Grau -Mots 2016
Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France – Gard – Aigues-Mortes 1973
Les anciennes glacières du pays d’Arles du XVIIe à la fin du XIXe siècle – [ Site web ]
Archives du Gard – [ Site web ]
Archives de la ville d’Aigues-Mortes